Quand je suis à l'arrêt de bus, je me dis toujours que le bus ne peut que arriver. Je peux attendre des heures, des mois, des années, si l'endroit où je me trouve est un arrêt, il y aura toujours, à un moment ou un autre, un bus qui passera me prendre. Et puis j'ai réfléchis et je me suis dit que la vie n'était que trajets de bus...
D'abord il y a plusieurs lignes. On peut prendre des correspondances mais là c'est qu'on est un peu perdu, qu'on ne sait pas trop dans quel sens aller et que pour finir, on fait une boucle dans le trajet, on revient au premier stop et tout ça dans le risque d'un jour se placer à côté de l'arrêt... On peut aussi se trouver dans une ligne qui nous mène à un endroit qui nous sera à jamais étranger, dans la brousse de la Wallonie, loin, trop loin de notre quotidien. Et là, si on a un esprit d'aventurier, on peut avoir trouvé dans l'inconnu une voie tellement bien qu'on n'aura plus jamais besoin d'attendre à l'arrêt. Mais on peut aussi se perdre et dans ce labyrinthe, ne plus jamais retrouver le chemin de l'arrêt et perdre à jamais espoir.
C'est risqué de prendre cette ligne là. Mais ça l'est aussi si on emprunte la ligne qui fait le tour du centre, qui n'a pas de terminus, qui tourne tout le temps en rond. Car on ne sort jamais du bus et on vit dans une totale superficialité, on pense pouvoir être heureux mais si on ne sort pas du bus pour comparer le bonheur à la réalité, il ne sera jamais réel. Et lorsque l'on devra sortir du bus pour de bon, la vie nous semblera si laide, si dure à vivre qu'on perdra foi en elle et l'on se promènera d'arrêts en arrêts sans jamais se placer en dessous, sans jamais être à l'endroit exact de l'embarquement.
On peut aussi faire des connaissances dans les bus et bien s'amuser tout le long du trajet, avoir plein de souvenirs en commun. Mais arrive toujours le moment de la séparation car tout le monde ne choisit pas le même chemin, le même arrêt auquel sortir pour changer de bus. Certains ont les mêmes envies, les mêmes occupations et suivent tout au long la même trajectoire, les mêmes lignes. Et ceux qu'on a quitté dans le bus, soit on les oublie, soit on les recroise par hasard dans un autre bus ou à un autre arrêt et on se reconnaît et on reprend les places de quatre où on s'éclate bien.
Parfois, des amoureux sortent au même arrêt et décident de prendre les mêmes bus jusqu'à ce qu'un des deux préfèrent aller loin, très loin, tandis que l'autre préfère rester à tourner en rond. Ou bien jusqu'à ce qu'un des deux perde son abonnement et ne puisse plus jamais prendre de bus, laissant l'autre seul sur le chemin. On peut le perdre parce qu'il arrive à échéance et qu'il est temps de libérer la ligne pour d'autres passagers. On peut aussi le perdre parce qu'on n'est plus capable de le payer car on est malade, car on a de toute façon perdu foi dans le bus, car on déprime... Et il serait déloyal de piquer l'abonnement de l'autre et l'empêcher de continuer son trajet. Certes il peut dévier sa trajectoire pour tenter un sauvetage. Parfois ça fonctionne, parfois, il faut faire une croix définitive sur le trajet à deux. Quand on se retrouve seul, on peut s'asseoir sur les sièges pour une personne car on n'aimera jamais que cette passagère. Ou bien s'asseoir sur les doubles sièges et laisser une place vide à côté dans l'espoir que quelqu'un un jour vienne s'asseoir à son tour...
Parfois, il y a grève des bus, et il faut attendre longtemps, très longtemps à l'arrêt, sous la pluie, la neige, le soleil peut-être ou bien il faut continuer à pied. Certains s'épuisent sur le chemin car ils n'ont pas eu assez de force et de courage pour continuer à avancer malgré l'absence provisoire du bonheur. Ils décident de ne plus se battrent et dans leur rage, déchire à jamais leur abonnement. D'autres continuent à marcher jusqu'à peut-être trouver un bonheur ailleurs que dans le bus et se rendre compte qu'ils peuvent continuer pour toujours à pied, comptant seulement sur leur force et leur courage.
C'est là que je me dis qu'on passe notre vie à passer de bus en bus, à risquer une mauvaise ligne, un mauvais chemin, à rencontrer des gens, à les perdre aux différents arrêts ou les garder, à se lier à une passagère, un passager et continuer ensemble jusqu'à la séparation ou jusqu'à l'expiration de l'abonnement, à prendre le risque de perdre son abonnement plus tôt que prévu, à accepter d'avoir des hauts dans le bus et des bas au arrêts.
Mais en fin de compte, si on n'est pas aventurier et qu'on n'aime pas l'inconnu car on a peur de se perdre à jamais et de ne plus jamais trouver de bonheur quelque part, on peut faire quoi ? Car on aime s'endormir le soir en se disant qu'il y aura toujours un bus pour nous prendre quelque part, toujours quelqu'un dans ce bus avec qui faire un bout de chemin, et malgré les risques que ça engendre, c'est une vision confortable... Moi, quand j'arrive à l'arrêt, qu'il fait froid dehors, je regarde toujours le coin de la rue en attendant qu'on vienne me prendre et quand arrive le bus avec le numéro du chemin choisi, je sors vite mon abonnement et je le montre en souriant, soulagée de ne pas avoir été oubliée et je dis merci... Merci d'abord au chauffeur de ne pas m'avoir laissée mourir de froid et puis merci à tous les passagers qui empruntent la même ligne que moi et sans qui les trajets ne seraient jamais aussi agréables...